Chéri – Colette (1920)

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Et si nous évoquions la plume libre et sensuelle de Colette ?

Avec ce court roman, Colette nous transporte au coeur du milieu bourgeois des années 20, avec des mets délicats, des verres en cristal, des chambres finement décorées et une atmosphère empreinte de sensualité.

Fred Peloux surnommé « Chéri »  est un jeune homme désabusé au physique parfait. Juvénile, son visage d’ange ravit toutes les femmes. Etonnement, sa maîtresse est une amie de sa mère, Léa de Lonval. Une courtisane bien plus âgée qui a conservé tout son charme.

Restée flamboyante, Léa à la fois mère et amante pour Chéri, entretient cette liaison depuis plusieurs années.

Mais Chéri, promis à une autre femme, doit s’éloigner de sa maîtresse. Cette rupture soudaine sera synonyme de désillusions et de regrets pour les deux amants…

Avec une écriture fine et si libre pour son époque, Colette nous dresse le portrait d’un couple, à la fois follement moderne mais aussi ancré dans les années 20. Ainsi, au-delà de nous interroger sur la différence d’âge qui peut exister entre un homme et une femme, Colette nous renvoie également à notre vision d’une beauté qui s’étiole avec le temps.

Un roman que j’aurai finalement préféré plus long avec des détails supplémentaires s’agissant de la psychologie des personnages.

Toutefois, l’écriture est agréable et j’ai aimé me plonger dans cet univers bourgeois et sensuel si bien retranscrit par Colette.

Ma note  : ★ ★ ★ ✩ ✩ 

Citations :

« L’hommage silencieux des femmes le suivait, les plus candides lui dédiaient cette stupeur passagère qu’elles ne peuvent ni feindre, ni dissimuler. Mais Chéri ne regardait jamais les femmes dans la rue »

« Ces abandons de l’après-midi l’écoeuraient. Jamais son jeune amant ne l’avait surprise défaite, ni le corsage ouvert, ni en pantoufles dans le jour. « Nue, si on veut », disait-elle, « mais pas dépoitraillée » »

Par les routes – Sylvain Prudhomme (2019)

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Et si nous voyagions ensemble par les routes ?

Le narrateur, Sacha, a plus de quarante ans, lorsqu’il s’installe pour la première fois à V. Ce village du sud-est de la France a tout d’un havre de paix à proximité de la nature. Il est venu y puiser l’inspiration et semble bien décidé à écrire.

Dès son arrivée, Sacha retrouve, par hasard, un ami de jeunesse : « l’autostoppeur ». Il renoue peu à peu avec cet homme charismatique et épris de liberté. A la différence de Sacha, l’autostoppeur semble avoir construit un foyer stable : il s’est marié et a eu un enfant.

Pour autant, l’autostoppeur n’a jamais cessé d’assouvir son originale passion : faire du stop à travers la France. Ainsi, fréquemment, il prend les routes. Ce n’est pas véritablement la destination qui l’intéresse mais avant tout le voyage. Il rencontre des hommes et femmes différents mais qui ont tous en commun d’avoir un jour accepté de le prendre en stop.

Si l’autostoppeur a toujours pris pour habitude de s’échapper quelques jours afin de sillonner les routes de France. Peu à peu ses voyages vont s’accentuer et s’allonger. Ainsi, son épouse Marie et son fils Agustin attendent inlassablement son retour. Sacha comble le vide laissé par le départ de son ami et se rapproche de Marie et Agustin. L’un reste et l’autre part.

Malgré cette place grandissante prise par Sacha auprès de sa famille, l’autostoppeur poursuit ses errances comme si l’appel de la liberté était plus fort.

J’ai été désarçonnée par le personnage de l’autostoppeur. Comment comprendre ce qui le pousse à s’échapper ? Désir de liberté ou fuite de son quotidien ? Ses motivations restent quelque peu obscurs durant tout le roman.

Néanmoins, j’ai découvert un beau roman rempli de charme. La plume de Sylvain Prudhomme est fluide, douce et nous emporte avec une très grande facilité jusqu’à la dernière ligne.

J’ai aimé l’originalité de ce roman qui finalement nous questionne sur notre rapport à la liberté mais aussi au quotidien. Il nous interroge, plus globalement, sur le sens que chacun veut donner à sa propre vie.

Ma note  : ★ ★ ★ ✩ ✩ 

Citations : 

« Vivre c’est maintenir entier le petit nuage que nous formons, malgré le temps qui passe, malgré les bonnes et les mauvaises rencontres. C’est réussir à faire tenir ensemble toutes les petites gouttes de vapeur qui font que ce nuage c’est nous, et personne d’autre ».

« J’ai demandé de quoi le livre parlait. Toujours de la même chose. La vie qui passe. Le temps qui s’en va. C’est tout simple, il n’y a jamais rien de spectaculaire. Simplement les hommes et les femmes qui naissent, grandissent, désirent, deviennent adultes, aiment, n’aiment plus, renoncent à leurs rêves, au contraire s’y accrochent, vieillissent. S’en vont peu à peu, remplacés par d’autres »

La part manquante – Christian Bobin (1989)

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Et si nous évoquions un récit fragmentaire ?

Je me suis attelée à la lecture d’un livre de Christian Bobin : « la part manquante ». Ce texte d’une grande originalité, au carrefour de la poésie et du recueil de pensées, m’a fait découvrir le travail hors du temps de Christian Bobin.

Il me semble ardu de vous faire un résumé de ce texte tant il est parcellaire. Ce livre nous donne à réfléchir sur les rapports entre la mère et son enfant mais plus largement sur l’amour, l’enfance, le rapport à Dieu, au silence et aux mots.

Composé de onze récits brefs, ce recueil nous questionne sur cette part manquante : le vide laissé pour une mère après le départ d’un enfant, l’amour qui s’éteint, la part de soi qui s’évanouit.

Un récit nébuleux dont j’en suis ressortie presque en lévitation transportée par un style brillant.

J’éprouve des difficultés à retranscrire le contenu de cette lecture qui laisse une véritable impression de parenthèse poétique. Si je suis restée profondément admirative de son écriture, je n’ai pas réussi à être marquée par ses pensées.

Je n’ai pas été pleinement touchée par ce recueil mais je ne peux que saluer la plume de Christian Bobin. Elle m’a donné envie de réaliser une nouvelle tentative afin d’appréhender son oeuvre.

Note  : ★ ★ ✩ ✩ ✩ 

Citations : 

« Le temps passé dans l’amour n’est pas du temps, mais de la lumière, un roseau de lumière, un duvet de silence, une neige de chair douce »

« Ce n’est pas pour devenir écrivain qu’on écrit. c’est pour rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour »

 

Isidore et les autres – Camille Bordas (2018)

 

CamilleBordas

Et si nous nous autorisions un instant de légèreté avant de clôturer l’année 2019 ?

A onze ans, Isidore grandit entouré d’une fratrie indiscutablement précoce. Ses deux frères sont brillants. Léonard, sociologue planche sur sa thèse, et Jérémie, compositeur de musique surdoué, continue avec une facilité déconcertante son master.

Ses deux grandes soeurs, Bérénice et Aurore, sont comme coupées du monde à l’approche de leurs soutenances de thèses.

Sa plus jeune soeur a, pour sa part, déjà sauté plusieurs classes. Elle envisage d’écrire désormais sa biographie et vise une prestigieuse classe préparatoire parisienne afin de poursuivre ses études.

Face à ses ainés, Isidore pourrait se sentir bien complexité. En effet, il n’est pas doté d’une si grande intelligence mais sa sensibilité et son altruisme remarquables comblent ses lacunes intellectuelles. Ainsi, il est le seul véritablement relié au monde qui l’entoure. Sa famille façonnée par les livres et la doctrine semble bien désarçonnée face aux rapports humains et le consulte régulièrement à ce propos.

Pour parachever ce tableau, Isidore est particulièrement proche de sa mère. Dévouée, elle tente de construire un équilibre familial face à un père tristement absent.

Entre fugues avortées et premières rencontres féminines, Isidore malgré le climat familial élitiste réussit le délicat passage entre son enfance et son adolescence.

Un drame fera basculer le semblant d’équilibre familial et confrontera les membres de cette famille atypique à ses limites. En effet, il n’y a pas de manuel pour comprendre les interactions humaines et se lier les uns aux autres…

Avec une extrême tendresse, nous suivons le parcours d’un jeune garçon, follement attachant. Sa famille, si douée et pourtant si paralysée face à autrui est également pleine de charme.

Un livre qui ne restera pas nécessairement ancré dans mes mémoires. Cependant, j’ai aimé l’humour et la légèreté de cette lecture qui au-delà d’être un agréable moment de détente, nous interroge sur les rapports entre les êtres et les interactions familiales si fondamentales à la construction personnelle.

Ma note  : ★ ★ ✩ ✩ ✩ 

Citations :

« Je veux bien que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, mais, s’ils décident de grandir sans ouvrir un bouquin, rien ne m’oblige à subir leur conversation »

Une chambre à soi – Virginia Woolf (1929)

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Un brin de féministe à découvrir pendant les fêtes de fin d’année

Virginia Woolf nous offre un essai inspirant en analysant les rapports entre « les femmes et le roman ». 

Ainsi elle traite, avec pertinence, du silence des femmes.

Ces femmes qui pendant tant d’années ont été cantonnées à leurs rôles de mères et d’épouses et qui avaient bien des difficultés à construire un espace propice à la créativité littéraire.

Dépendantes financièrement et spirituellement des hommes, elles sont placées sous l’emprise de leurs pères puis de leurs époux. Ainsi, elles n’ont pas eu la chance d’accéder à la culture et aux études. Privées de leur liberté, elles étaient enfermées dans un monde bien étroit. Toutes expériences personnelles leur étaient proscrites, elles avaient donc bien peu de matière pour enrichir leurs romans.

Une société où nous pouvions lire des aberrations telles que : « Les romancières devraient se contenter d’aspirer à la perfection en reconnaissant courageusement les limites de leur sexe ».

Dans ce pamphlet militant Virginia Woolf veut inciter la femme à écrire et à renverser les modes de pensées.

Elle envisage comme première étape de cette émancipation : une chambre à soi et 500 livres de rente. Cette indépendance, indispensable au processus de création, serait déjà matérielle. Elle nous expose ainsi l’importance d’un espace personnel calme et serein dans le processus d’écriture.

Au XIXème siècle,  certaines femmes ont bravé les interdits et ont réussi à construire des oeuvres magistrales. Ainsi, Virginia Woolf évoque les soeurs Brontë, George Eliot ou encore Jane Austen…

Ces portraits inspirants nous démontrent à quel point la femme a pu faire preuve de créativité malgré les carcans qui l’entravaient.

Avec un regard d’une grande lucidité, Virginia Woolf nous offre un essai engagé, devenu une pierre angulaire du féministe.

Ma note  : ★ ★ ★ ★ ✩ 

Citations : 

« Comme nous sommes déchues, déchues par la faute de principes erronés 

Et plus que de la Nature victimes de l’éducation ;

Privées de tous les ornements de l’esprit,

Et vouées par système à la stupidité ;

Et si quelqu’une d’entre nous s’élève au-dessus des autres

Mue par une imagination plus vive et poussée par l’ambition

Si forte la faction opposée toujours lui apparaît,

Que l’espoir de réussir ne peut jamais contrebalancer la peur ».

« Ecrivez ce que vous désirez écrire, c’est tout ce qui importe, et nul ne peut prévoir si cela importera pendant des siècles ou pendant des jours ».

My absolute Darling – Gabriel Tallent (2018)

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Et si nous évoquions un livre extrêmement dérangeant ?

La fulgurance médiatique de ce roman à sa sortie a été incommensurable. J’ai préféré en différer sa lecture afin de pouvoir l’envisager le plus sereinement possible.

Certes, ce livre est profondément marquant et je ne pense pas pouvoir l’oublier dans les prochains mois. Mais, je reste partagée par cette lecture, qui a suscité, pour ma part, un profond sentiment de malaise.

Turtle, à tout juste quatorze ans, mais sait parfaitement manier les armes, les couteaux et survivre seule dans les bois. Si elle parvient chaque jour à se rendre au collège en bus, sa vie est bien loin de ses autres camarades de classe.

Elle grandit dans une maison reculée avec pour seul repère, Martin, un père charismatique. Dès le début de l’ouvrage, nous découvrons la relation d’emprise qui les unit. Avec effroi, le lecteur devient témoin impuissant des pires sévices qu’un parent peut infliger à son enfant.

La jeune fille est si enlisée dans cette relation dépendante que sa délivrance semble impossible. Sa professeur, Anna, alertée par ses conditions de vie lui offre son aide. Pourtant, cette main tendue semble bien fragile face à la violence qui prospère de jour en jour dans son cercle familial.

Durant ces errances en forêt, Turtle fait la connaissance de Brett et Jacob, deux jeunes lycéens enjoués et immanquablement reliés à la vie. Cette rencontre fait vaciller légèrement le carcan dans lequel est enfermé la jeune fille.

Le lecteur, tenu en haleine pendant tout le roman, va osciller entre l’espoir d’une délivrance pour Turtle et la montée en puissance de cette violence ambiante…

Ce roman coup de poing décrit avec justesse une relation d’emprise. La psychologie des personnages est bien amenée par l’auteur.  Pour autant, doit-on véritablement supporter ces images, à la limite de l’insoutenable, pour comprendre la complexité du lien unissant un père et sa fille ?

Doit-on s’engouffrer ainsi dans les profondeurs les plus sombres pour mieux appréhender la psychologie des personnages et comprendre la relation qui les unit ?

Je dois avouer que je suis assez mitigée à ce propos ayant plutôt ressenti durant ma lecture une forme de surenchère des descriptions sordides

Ma note : ★ ✩ ✩ ✩ ✩ 

Citations :

« La vie est étrange, si on regarde autour de soi, si on regarde bien, on peut presque s’y perdre »

« Elle se sent éventrée, vidée, rien en elle, rien à dire, elle n’arrive pas à penser, ne ressent rien. S’il y a du chagrin quelque part en elle, elle ne le sent pas. Elle a l’impression qu’on lui a arraché quelque chose dans les tripes, les racines et tout le reste, un grand aulne, et à la place ne demeure plus qu’un vide écœurant, mais c’est tout ce qu’elle éprouve, pas de chagrin, rien. Elle serait capable d’infliger de terribles dégâts, si elle le souhaitait. Elle pourrait faire n’importe quoi, il n’y aurait aucune limite à la peine qu’elle pourrait causer, sauf qu’en cet instant, elle souhaite simplement fermer les yeux, faire tourner son esprit autour de ce vide comme on fait tourner sa langue autour du trou laissé par une dent arrachée. Si elle en était capable, elle ferait cesser ce bruit constant dans ses oreilles, terrible et aigu. »

Encre sympathique – Patrick Modiano (2019)

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Et si nous plongions dans l’écriture délicieuse de Patrick Modiano ?

Le narrateur n’a guère plus de vingt ans quand il part sur les traces de « Noëlle Lefebvre ».

Une enquête est confiée par l’agence de Hutte à un jeune homme engagé à l’essai : retrouver la trace d’une femme disparue du jour au lendemain.

Les éléments contenus dans la chemise bleu ciel de l’agence sont bien minces : un nom, une photo, une adresse, quelques éléments sibyllins pour tenter de retracer le fil d’une vie.

L’enquête débute dans la loge d’une concierge d’un immeuble du 15ème arrondissement de Paris. La gardienne est laconique et lui précise qu’elle n’a pas revu Noëlle Lefebvre depuis plus d’un mois.

Puis, le narrateur fait un détour par le bureau de la poste restante muni d’une carte servant à retirer le courrier. S’ensuit, la réception d’une lettre qu’il essaye de décrypter.

Au fils du temps, l’affaire l’entraîne à la rencontre d’inconnus qui ont déjà croisé Noëlle Lefebvre dans Paris. Il essaye de dénouer ces tranches de vie entrelacées.

Il fait face à toute la subjectivité des témoignages recueillis. Finalement, ces inconnus qui ont traversé la vie de Noëlle Lefebvre lui délivrent leurs propres récits et il constate, très vite, le manque de fiabilité de ces pistes.

Ainsi, l’enquête semble compromise et la recherche de la disparue vaine.

Pourtant, cette affaire suit le narrateur toute sa vie. Sous forme de brides, des années plus tard, l’image de Noëlle Lefebvre réapparait inlassablement dans sa propre existence…

Avec la plume magistrale de Patrick Modiano, je me suis promenée avec délice dans Paris à la recherche d’une inconnue. En effet, sa vision de Paris est toujours aussi délicate : la loge de la concierge dans le 15ème arrondissement, un hôtel particulier à la façade de brique sous la chaleur caniculaire d’un après-midi du mois de juillet, une impasse menant au théâtre Edouard VII…

J’aime redécouvrir Paris sous son regard.

Avec son style inimitable, il parvient à nouveau à nous emporter avec lui sur les traces d’autres vies et à la recherche de nos propres souvenirs.

Délicieusement toujours conquise.

Ma note : ★ ★ ★ ★ ✩ 

Citations : 

« Je ne pouvais m’empêcher de penser à cet homme, dans son bureau aux volets fermés, sous la lumière éblouissante du lustre, le buste raide, la cravate serrée, sans la moindre goutte de sueur au front ».

« L’avenue était déserte, et pourtant je devinais à mes côtés une présence, l’air était plus vif que celui que je respirais d’habitude, le soir et l’été plus phosphorescents. Et cela, je l’éprouvais chaque fois que je m’aventurais sur des chemins de traverse afin de pouvoir ensuite écrire noir sur blanc mon itinéraire, chaque fois que je vivais une autre vie – en marge de ma vie »

« Le présent et le passé se mêlent l’un à l’autre dans une sorte de transparence, et chaque instant que j’ai vécu dans ma jeunesse m’apparaît, détaché de tout, dans un présent éternel ».

 

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois (2019)

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Et si nous parlions du Goncourt 2019 ?

Edmond et Jules de Goncourt arguaient « Un livre n’est jamais un chef-d’oeuvre : il le devient ».

Le prix Goncourt participe-t-il à la création d’un chef d’oeuvre ? En tout état de cause, il existe une atmosphère toute particulière à cette lecture ayant reçu cette consécration littéraire.

En tout sincérité, je n’aurai sans doute pas acheté ce roman de Jean-Paul Dubois, s’il n’avait pas été auréolé du Prix Goncourt. J’ai ainsi pu découvrir, pour la première fois, son oeuvre.

Paul Hansen est emprisonné depuis deux ans dans une prison provinciale de Montréal pour un crime dont nous ne savons rien.

Il partage sa cellule avec Horton, un autre détenu, incarcéré pour une sombre affaire de meurtre d’un Hells Angel. Passionné de Harley Davidson, le tatouage explicite sur son bras « Life is a bitch and then you die » donne le ton à ce personnage haut en couleur. Pour autant, petit à petit, la part de sensibilité et de tendresse qui se dégage d’Horton est tout simplement bouleversante.

Paul Hansen ne cesse, durant sa détention, de revenir en arrière, dans ses souvenirs. Loin du détenu, nous rencontrons un citoyen canadien presque modèle. Entouré d’un père, pasteur et d’une mère programmatrice dans un cinéma, il grandit dans une famille équilibrée.

Puis, sa profession de « super intendant » dans une résidence principalement composée de personnes âgées semble l’épanouir. Ainsi, il partage son temps entre ses travaux de réparation et ses talents de concierge. Petit à petit, ce métier devient une véritable vocation et sa dévotion pour les résidents grandit jour après jour.

Si son père avait perdu la foi, Paul Hansen a conservé tout son altruisme. Sa rencontre avec Winona, sa compagne, achève de l’épanouir.

Pourtant, un drame fera basculer sa vie allant jusqu’à le priver de sa liberté…

Ces aller retours constants entre sa vie de détention et son passé sont particulièrement troublants. En effet, Paul Hansen est un homme comme les autres et le point de basculement de son existence nous apparaît, bien plus tard.

Un roman particulièrement riche tant par la trame narrative que par la diversité des sujets qu’il expose. Pour ma part, c’est, avant tout, la tendresse des personnages qui m’a particulièrement bouleversée.

Ma note : ★ ★ ★   

Citations :

« Peut-être sont-ils morts  avec ces mots en tête, ces phrases rebondissant dans leurs boîtes crâniennes sous l’effet des chocs successifs, ces scansions accrochées, agrippées à leurs mémoires, tournant en bouche comme un disque rayé »

« Depuis cette journée au bord du lac, elle est devenue une part de ma chair, je la porte en moi, elle vit, pense, bouge dans mon coeur, et sa mort n’y a rien changé ».

« Elle a été cette personne auprès de laquelle j’ai toujours essayé de me tenir droit, dans la neige et les forêts, les étés et les orages ».

Qui a tué mon père – Edouard Louis (2018)

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Envie de se plonger dans un pamphlet politique court et cinglant ?

J’avais déjà beaucoup apprécié En finir avec Eddy Bellegueule, c’est donc avec beaucoup de plaisir que j’ai débuté un des autres textes marquants d’Edouard Louis « Qui a tué mon père ».

L’écrivain raconte son père dans ce court récit amplement autobiographique.

Edouard Louis envisage son rapport complexe et profond à son père. L’ouvrage débute ainsi par ses quelques mots reflets de l’intensité de ce récit :

« Si ce texte était un texte de théâtre, c’est avec ces mots là qu’il faudrait commencer : Un père et un fils sont à quelques mètres l’un de l’autre dans un grand espace, vaste et vide. »

Dès les premières lignes, Edouard Louis nous fait part du gouffre inouï creusé entre lui et son père au fil des années, deux êtres qui ne se sont jamais véritablement compris. Un père resté hostile à la féminité de son fils mais qui, pour autant, n’a jamais cessé de l’aimer.

Dès son enfance, l’écrivain se place comme différent et diamétralement opposé à son géniteur. Pour autant, durant tout le récit, un amour puissant les lie l’un à l’autre par la beauté de certains gestes. Cette ambivalence, reflet de leur rapport intime, est criante de vérité.

Mais ce texte est également un pamphlet politique, Edouard Louis exprimant avec beaucoup de force comment la politique a brisé son père.

Comment, l’usure du travail à l’usine a fini par broyer son dos. Puis, comment les réformes successives l’ont obligé à une reprise d’un travail comme balayeur malgré des souffrances physiques insoutenables.

J’ai découvert un réquisitoire acerbe sur les conséquences des choix politiques sur les individus.

Les deux volets de ce récit sont portés par une belle écriture incisive. Un livre viscéral qui emporte immédiatement son lecteur.

Ma note  : ★ ★ ★ ★ ★

Citations : 

« Quand on lui demande ce que le mot racisme signifie pour elle, l’intellectuelle américaine Ruth Gilmore répond que le racisme est l’exposition de certaines populations à une mort prématurée ».

« Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de se penser, une manière de voir le monde, de construire sa personne. Pour nous, c’était vivre ou mourir. »

« L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique ».

 

Miniaturiste – Jessie Burton (2014)

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Et si nous voyagions à Amsterdam au XVIIème siècle ?

Petronella Oortman dite « Nella » quitte son village natal situé dans la campagne néerlandaise pour rejoindre Amsterdam. Nella est introduite dans la demeure, sombre et mystérieuse, de son mari, qu’elle n’a jamais véritablement rencontré.

En effet, promise à un imminent marchant, Johannes Brandt, ce mariage lui donne accès à une vie citadine aisée.

Lors de son arrivée, son mari est absent. Marin, la soeur de Johannes Brandt, hautaine, lui réserve un accueil des plus froid.

Si la maison est immense et que l’opulence semble y régner, pour autant Marin s’obstine à poursuivre un mode de vie ascétique.

Nella, malgré les absences répétées de son mari, essaye de s’acclimater peu à peu à sa nouvelle vie. A sa grande surprise, Johannes, offre à sa femme, une maison de poupées reflet de leur propre demeure et l’invite à la décorer.

Pour combler son ennui, Nella décide d’engager un miniaturiste pour animer ce présent étonnant. 

Très vite les objets qu’elle reçoit sont comme prémonitoires et poussent Nella à percer les mystères qui planent autour des membres de cette famille…

Une mise en abime réussie du monde réel. Jessie Burton fait le choix d’un décor miniature comme révélateur de lourds secrets… 

Ainsi, Jessie Burton s’est inspirée d’une maison de poupées d’époque exposée au Rijksmuseum d’Amsterdam pour construire son roman.

J’ai été délicieusement transportée dans cette demeure mystérieuse et j’ai aimé évoluer avec Nella et découvrir les facettes cachées des personnages mis en scène par Jessie Burton.

S’il existe, pour ma part, certaines lenteurs dans l’intrigue, j’ai apprécié l’atmosphère qui se dégage de ce livre et son originalité.

Un premier roman décidément réussi !

Ma note : ★ ★ ★ ✩ ✩ 

Citations :

« Un jour peut-être racontera-t-il comment tout a commencé, entre Marin et lui, et pourquoi – si l’un et l’autre ont vécu cet amour comme un pouvoir ou bien un abandon, si leurs cœurs communiaient librement et en toute légèreté, ou si le temps avait fait de cet amour un fardeau »

« Quand on connaît vraiment une personne, Nella – quand on perce à jour les gestes aimables et les sourires, quand on vit la rage et la peur pitoyable cachées en chacun de nous -, le pardon est la clé. Nous avons tous désespérément besoin d’être pardonnés. »